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[ChroniqueCiné #2] Le Transperceneige, Bong Joon-Ho, 2013

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Le cinéma dystopique nous avait déjà proposé des déserts de sable ou d’eau, des cubes ou des caves, souterraines ou sublunaires, des abris anti-atomiques, des flottes de vaisseaux spatiaux à la recherche de terre nouvelles, des villes gigantesques où la plèbe se tasse dans les souterrains quand l’élite se pavane au soleil de la surface, mais jusqu’à présent, du moins à ma connaissance, le train et la possibilité d’une société réduite à un tel point que tous ses composants tiendraient dans un train, n’avait pas été exploré, c’est maintenant chose faite grâce au Transperceneige.

Relégués à l’arrière du train, une poignée d’hommes et de femmes va tenter de partir à l’assaut de la Sainte Loco, remontant le train wagon après wagon, pour que les inégalités trop grandes entre les premières et les dernières classes soient finalement abolies.

Le spectateur a très vite deux choix : soit il accepte le postulat du train de luxe pouvant fonctionner en autarcie et fonctionnant avec sa machine à mouvement perpétuel ne lui permettant pas de s’arrêter, soit il refuse le postulat, reste alors un très classique film de révolte qui marche moyennement, voire pas du tout. En grand fan de dystopies, j’ai décidé d’accepter le postulat.

La révolte peut commencer par une chaussure…

Réalisé d’après une bande dessinée française écrite par Lob et dessinée par Rochette parue à partir de 1982 en périodiques (A suivre) puis publié par Casterman en album en 1984 (pour le premier volume, les deux suivants furent écrits par Legrand et datent de 1999 et 2000), cette coproduction americano-franco-coréenne réussit à peu près l’adaptation de l’œuvre initiale, piochant principalement dans les deux premiers tomes les éléments lui permettant une histoire cinématographiquement viable. Car même si la bande dessinée et le cinéma sont tous deux des arts séquentiels, chacun possède ses particularités et le passage de l’un à l’autre n’est pas forcément des plus aisés. (Jetez un œil et comparez La Vie d’Adèle, d’après Le bleu est une couleur chaude, et lisez éventuellement le très intéressant texte de Julie Maroh, auteure de la BD originelle comparant son travail à celui de Khéchiche). Mais revenons à nos wagons ; très bien réalisé, très bien interprété, très bien mené, Le Transperceneige sait alterner angoisse, latence et action. Les premières séquences en queue de train, sans fenêtre, dans des wagons surpeuplés, à l’éclairage jaunâtre, anxiogènes à souhait, parviennent presqu’à faire suffoquer le spectateur. L’empathie fonctionne parfaitement, et, dès que la révolution commence, que la lente ascension vers l’avant du train se met en marche, on reste captivé, de tout cœur avec les braves révoltés, nos héros du moment.

Évidemment, tout ne se passera pas sans peine, et les rebondissements et trahisons sont suffisamment nombreux pour que le film reste haletant jusqu’au bout. Même la résolution de l’ultime dilemme posé au héros restera une surprise tant le jeu d’acteur s’encombre, pour une fois, de finesse et se refuse à tomber dans un manichéisme qui serait trop facile et nuirait à la qualité de l’intrigue. Chris Evans, ici à mille lieues des 4 Fantastiques ou du Captain America nous montre qu’en fait, bien dirigé, il sait très bien jouer.

Saluons au passage la guest-star de service Ed Harris qui, parfaitement au point dans son personnage totalement cynique, nous montre une fois de plus qu’il peut à peu près tout interpréter, du héros de la conquête spatiale au peintre psychotique.

« Parcourant la blanche immensité d’un hiver éternel et glacé » (Lob)

Anecdote du moment, le film n’est pas encore sorti aux Etats-Unis, et une mini-bataille l’entoure, le distributeur (Weinstein Company) le trouvant trop dur pour le public américain souhaitait en couper une vingtaine de minutes et rajouter une voix off pour les séquences en coréen… Le producteur et le réalisateur ont tenu bon et, aux dernières nouvelles, Le Transperceneige devrait finalement sortir intact.

Rarement un film traitant de la lutte des classes n’aura été si divertissant.

PS : pour les amateurs d’histoires d’anticipation sombres et sans pitié, la bande dessinée originelle est beaucoup beaucoup beaucoup plus noire que le film.

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À propos de l'auteur

Plastimusicien cinéphage à la recherche du temps retrouvé.