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[Chronique Ciné #1] Her, Spike Jonze, 2013

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On avait déjà pu apprécier le travail de Spike Jonze dans ses films précédents mêlant exercices de style narratifs et hallucinations parapsychiatriques (Adaptation ou Dans la peau de John Malkovitch, sur des scénarios de Charlie Kaufman), c’est avec un récit beaucoup plus calme qu’il nous revient aujourd’hui, sans pourtant oublier de sonder les méandres de l’esprit humain et les défauts et dangers en devenir de notre société évoluant toujours plus vite.

Spike Jonze, également auteur cette fois du scénario, qui a par ailleurs reçu l’oscar du meilleur scénario original cette année, nous propose ici l’histoire de Théodore, écrivain public solitaire, taciturne, presque renfermé depuis sa rupture sentimentale, qui installe un nouvel OS sur son ordinateur. Mais plutôt qu’un simple système, il s’agit en fait d’une véritable intelligence artificielle, Samantha, supposée devenir son assistante quotidienne, logiciel de génie capable d’apprendre au fur et à mesure de ses expériences et interactions. Il semblerait toutefois que ce logiciel apprenne également les émotions, et très vite une complicité étonnante apparaît entre Samantha et Théodore, poussant ce dernier à s’interroger sur sa capacité à tomber amoureux d’une intelligence artificielle.

Joachin Phoenix (Théodore) nous livre une performance très touchante, toute en sensibilité, arrivant parfaitement à parachever l’illusion de la présence de son interlocutrice Samantha à qui Scarlett Johansson prête sa voix sans pourtant jamais apparaître à l’écran, l’IA restant désincarnée, et Théodore d’être seul à l’écran pendant une grande partie du film. Ce parti-pris scénographique, totalement permis par le sujet du film, peut parfois faire penser à Denise au téléphone (Denise Calls Up, 1995) où les personnages ne se parlaient que par téléphones ou répondeurs interposés. Là, les personnages parlent à leurs ordinateurs ou leurs téléphones, mais le rendu visuel est le même, et l’acteur doit porter une grande partie du film seul. Et Joachin Phoenix y arrive, et très bien.

Pour le fond, si Apple a surpris et ravi plus d’un utilisateur quand Siri est sorti, très vite certains auteurs ont pu s’inquiéter de l’humanisation de plus en plus performantes de certains iBidules et autres e-Gadgets. Un épisode de Big Bang Theory présentait par exemple un Raj Koothrapali devenant tellement dépendant de Siri qu’il en tombait amoureux et se fermait de plus en plus aux interactions avec humains véritables. C’est ce même thème que Spike Jonze traite ici, mais bénéficiant d’un format plus long et plus libre qu’un 22 mn télévisuel, il explore de manière assez systématique les mutations sociales potentielles si un tel OS apparaissait. Véritable film d’anticipation, Her met en scène nos peurs et nos craintes, que l’on soit technophile ou technophobe, et nous propose un avenir presque radieux, mais où l’intelligence artificielle, aussi performante soit-elle, plutôt que de libérer l’humain des trop fastidieuses tâches qui lui sont astreinte, pourrait l’enfermer, l’isoler et le couper petit à petit de l’autre, encore plus qu’il ne l’est déjà actuellement.

Film d’anticipation ? En substance oui, car nos intelligences artificielles ne sont pas encore assez au point par rapport à Samantha. Et pourtant… Ces nombreux plans et séquences où Théodore transite d’un point A à un point B, ces séquences où les passants parlent tous, mais aucun à un autre, ni à son voisin, tous branchés, errant dans leurs bulles invisibles, riches en connexions et en télécommunications mais au final solitaires, on peut déjà y assister dans nos transports en commun actuels ou nos rues contemporaines.

Sans tomber dans les lourdeurs métaphysiques d’un Ghost in The Shell, Her est un curieux hybride, mi-romance, mi-anticipation, mais propose à la fois un divertissement agréable et une réflexion extrêmement bien menée sur nos sociétés en mutation technologique. Il saura plaire, du moins on l’espère, aux amateurs des deux genres, ou de mélanges de genres, ou à tout cinéphile un tant soit peu curieux. En tout cas à mille lieux des films qu’Hollywood nous propose habituellement, Her semble être l’ovni cinématographique de ce début d’année.

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À propos de l'auteur

Plastimusicien cinéphage à la recherche du temps retrouvé.